mercredi 19 novembre 2014

Tout ce qu'on s'est dit cette nuit

"L'Eclipse" s'ouvre par un silence pesant, qu'une jeune femme et son fiancé peinent à rompre.


- Alors, Ricardo?
- Qu'y a-t-il?
- Il y a tout ce qu'on s'est dit cette nuit...


Si dialogue il y a eu, il s'est tenu en dehors du film. Devant nos yeux, et que ce soit avec Ricardo ou Piero (Alain Delon), beaucoup de questions ne recevront pour réponse que le silence, ou un "je ne sais pas" bien peu satisfaisant.

Pourquoi on pose tant de questions? A-t-on besoin de se connaître pour s'aimer? Et a-t-on besoin de s'aimer ?

De l'Eclipse, les cinéphiles retiennent surtout le formalisme du final (/!\ Spoiler /!\). Le contraste avec les paroles qui le précèdent est saisissant. Vittoria et Piero se quittent sur des mots et des gestes pleins de promesses :


- On se voit demain ?
- [Vittoria acquiesce]
- On se voit demain, et après-demain.
- Et le jour suivant, et l'autre encore.
- Et celui d'après.
- Et ce soir.
- A huit heures. Même endroit.

Suit une séquence mémorable dépassant les 7 minutes, montrant la ville sous différents angles. A mesure que le jour décline, la bande-son se fait plus inquiétante. Le lieu de rendez-vous reste quant à lui vide, désespérément vide. 


L'éclipseMichael Antonioni (1962)

dimanche 16 novembre 2014

Ça commencera comme ça, par une indiscipline

Dans une chronique intitulée "Chère Fleur Pellerin" (Libération du 14/11), Christine Angot s'adresse à la Ministre de la Culture, qui avait concédé il y a peu "n'[avoir] pas du tout le temps de lire depuis deux ans." Elle y cite de larges passages d'une interview de Marguerite Duras datant de 1985

La prose est belle, Marguerite Duras conjugue sa vision de l'Homme au futur, avec un phrasé me rappelant les affirmations poétiques d'Alexandre dans "La Maman et la Putain"

Je retranscris ici ses propos dans leur intégralité. L'auteure répondait à l'interrogation suivante : "Les hommes ont toujours eu besoin de réponses, même si un jour elles s'avèrent fausses ou seulement provisoires. Alors en l'an 2000, où seront les réponses ?"

"Il n'y aura plus que ça, la demande sera telle qu'il n'y aura plus que des réponses, tous les textes seront des réponses en somme. Je crois que l'homme sera littéralement noyé dans l'information, dans une information constante. Sur son corps, sur son devenir corporel, sur sa santé, sur sa vie familiale, sur son salaire, sur son loisir. C'est pas loin du cauchemar.

Il n'y aura plus personne pour lire. Ils verront de la télévision, on aura des postes partout, dans la cuisine, dans les water closets, dans les bureaux, dans les rues... Où sera-t-on ? Tandis qu'on regarde la télévision où est-on ? On n'est pas seul. On ne voyagera plus, ce ne sera plus la peine de voyager. Quand on peut faire le tour du monde en huit jours ou quinze jours, pourquoi le faire ? Dans le voyage il y a le temps du voyage. C'est pas voir vite, c'est voir et vivre en même temps. Vivre du voyage, ça ne sera plus possible. Tout sera bouché. Tout sera investi.

Il restera la mer quand même. Les océans. Et puis la lecture. Les gens vont redécouvrir ça. Un homme un jour lira. Tout recommencera. On repassera par la gratuité. C'est à dire que les réponses à ce moment-là, elles seront moins écoutées. Ça commencera comme ça, par une indiscipline, un risque pris par l'homme envers lui-même. Un jour il sera seul de nouveau avec son malheur, et son bonheur, mais qui lui viendront de lui-même.

Peut-être que ceux qui se tireront de ce pas seront les héros de l'avenir, c'est très possible. Espérons qu'il y en aura encore.

Je me souviens avoir lu dans le livre d'un auteur allemand de l'entre-deux-guerres, je me souviens du titre, "Le dernier civil", de Ernst Glaeser, ça, j'avais lu ça, que lorsque la liberté aurait déserté le monde, il resterait toujours un homme pour en rêver.

Je crois... Je crois que c'est déjà commencé même."